Je me souviens parfaitement du printemps 2002. J'étais allé voter, comme à chaque fois, pour le premier tour d'une élection mineure destinée à pourvoir un poste de peu d'importance. Malgré tout, j'y allai parce que voter est ma première action politique avant quelque autre.
Je me souviens parfaitement du résultat et de la vague d'indignation qu'il a suscitée, des sentiments terribles, d'injustice et de colère pour la plupart de ceux qui étaient allés voter, de honte et de colère pour beaucoup de ceux qui n'y étaient pas allés.
Je me souviens de ces discussion animées entre amis où nous faillîmes en venir aux mains, parce que nous en voulions à ceux qui étaient restés chez eux en pensant que "c'était déjà joué" et qui "osaient" s'indigner du résultat sorti des urnes. Je me souviens avoir perdu mon sang-froid en entendant un ami, d'ordinaire très scrupuleux, prétendre que "nous avions ce que nous méritons" alors qu'il était resté chez lui, en ce qui le concerne.
Je me souviens de la grande mobilisation qui s'en est suivie, de la honte collective, de la promesse du "plus jamais ça"...
Je me souviens de la mobilisation du deuxième tour et du discours des repentis qui reconnaissaient qu'il aurait mieux valu commencer par assurer le premier avant de sauver les meubles sur le second.
Heureusement, c'était une toute petite élection de rien du tout... mais j'y étais, comme à chaque fois.
Je me souviens de tout, avec une netteté parfaite.
Vous en souvenez-vous, vous ?
J'entends aujourd'hui que les Français s'abstiennent pour trois raisons majeures :
- Les candidats sont mauvais.
- Ils ne voient pas à quoi servent les élections parce que tout leur paraît déjà joué par ailleurs.
- Les cantonales, c'est nul.
J'entends et je comprends ces arguments mais je ne les cautionne pas. Même si c'était vrai, que les candidats étaient des tocards, que l'élection ne servait à rien et que l'enjeu me paraissait minable, j'irais quand même voter, quitte à glisser une enveloppe vide dans l'urne.
Pourquoi ? Parce qu'à chaque fois que je vote, j'ai le sentiment de donner ma voix à la démocratie ; je donne ma voix à mes compatriotes, je donne ma voix au monde entier, libre ou non-libre, qui possède ou aimerait posséder le droit à l'expression libre et non contrainte. Dans ma morale personnelle, je vote par respect pour l'humanité toute entière.
Céder aux trois arguments ci-dessus, cela ressemblerait pour moi à marquer volontairement un but contre mon camp sous prétexte que mon équipe est déjà menée au score. Pour ceux qui ne comprendraient pas ma métaphore footballistique, et je les en félicite, ce serait comme me tirer une balle dans le pied gauche alors que ma jambe droite est fracturée.
Sinon, si je ne respectais pas cette morale qui m'est propre, j'aurais l'impression de trahir les miens et je dirais, comme je l'ai entendu en 2002 : "Nous avons ce que nous méritons".
Entendons-nous bien, je ne suis pas en train de faire la morale aux non-votants, j'estime qu'ils sont assez grands pour prendre leurs responsabilités sans avoir besoin de mes conseils. Je vous explique simplement pourquoi moi je suis un votant systématique, à toutes les élections, à tous les tours. Je vote pour la démocratie. Et j'accepterais de me tromper le cas échéant.